Une piscine réservée aux Noirs à Berlin ? Voici ce qui s’est réellement passé

Une piscine réservée aux Noirs à Berlin ? Voici ce qui s’est réellement passé

Depuis quelques jours, une polémique assez surprenante agite Berlin : une piscine temporaire installée devant la célèbre Volksbühne aurait-elle été réservée à des personnes noires ?

L’affaire a rapidement dépassé le simple cadre d’un événement estival. Des responsables politiques ont dénoncé une forme de discrimination, tandis que les organisateurs expliquent qu’il s’agissait au contraire de créer, pendant quelques heures, un espace sécurisé pour une communauté confrontée au racisme.

Et surtout, un élément important a parfois été perdu dans les titres : il ne s’agissait pas d’une piscine définitivement interdite aux personnes blanches.

Voici ce que l’on sait.

Le Volksbad : une piscine temporaire en plein centre de Berlin

Tout commence devant la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, en plein cœur de Berlin.

Du 7 août au 1er octobre 2026, le théâtre transforme temporairement l’espace situé devant son bâtiment en un véritable petit bassin public de 25 mètres. L’accès est gratuit et aucune pièce d’identité n’est normalement demandée.

Le projet est assez original : pendant huit semaines, au lieu d’avoir une scène traditionnelle devant le théâtre, les Berlinois peuvent venir nager, se rafraîchir ou simplement profiter de l’espace.

Le projet a également une dimension politique et culturelle. La nouvelle direction de la Volksbühne explique vouloir réfléchir à la disparition progressive des infrastructures publiques et à la privatisation croissante des espaces communs à Berlin.

Le concept est donc celui d’un espace public gratuit et accessible à tous.

Mais le programme prévoyait également certains créneaux destinés à des communautés ou associations particulières.

Pourquoi EOTO était au centre de la polémique ?

Parmi les organisations concernées figurait Each One Teach One, généralement appelée EOTO.

L’association travaille notamment autour des questions de racisme, de représentation et d’émancipation des personnes noires et de la diaspora africaine.

EOTO avait prévu, le vendredi 14 août, une activité intitulée « Ausflug im SommerBad ».

Le programme annonçait un créneau de 12 heures à 18 heures, permettant à la communauté de profiter du bassin ensemble. L’événement était notamment destiné aux enfants et aux jeunes noirs.

C’est précisément cette partie du programme qui a déclenché la polémique.

Certains médias et responsables politiques ont présenté l’événement comme une piscine publique réservée exclusivement aux personnes noires.

Mais cette formulation mérite d’être précisée.

Non, Berlin n’a pas créé une piscine « interdite aux Blancs »

C’est probablement le point le plus important.

Le Volksbad dans son ensemble n’était pas réservé aux personnes noires.

La présentation officielle de la Volksbühne précise clairement que la piscine est ouverte à tous et gratuite. Le programme prévoit simplement, en parallèle, des journées ou créneaux spécifiques pour différentes communautés.

Il faut donc distinguer deux choses :

1. Une piscine publique réservée en permanence à une catégorie raciale.

Ce n’est pas ce qui était prévu.

2. Un créneau temporaire réservé à une communauté particulière dans le cadre d’un événement associatif.

C’est ce qui était prévu avec EOTO.

La différence est importante, notamment lorsqu’on parle de discrimination.

Pourquoi organiser un créneau uniquement pour des personnes noires ?

C’est là que les deux visions de la polémique s’opposent.

Pour les organisateurs, l’objectif n’était pas de dire que les personnes blanches n’avaient pas leur place dans la piscine.

L’idée était plutôt de créer temporairement un « safe space », c’est-à-dire un espace dans lequel des personnes susceptibles d’être confrontées au racisme puissent se retrouver sans avoir à subir les mêmes comportements ou regards.

La politologue Emilia Zenzile Roig a notamment défendu cette logique dans le débat public, expliquant que les personnes noires peuvent être confrontées au racisme dans différents domaines de la vie quotidienne et que des espaces protégés peuvent avoir une fonction sociale.

La direction de la Volksbühne défend également l’utilisation ponctuelle du bassin par des groupes considérés comme défavorisés, en s’appuyant notamment sur la logique des mesures positives destinées à lutter contre les discriminations.

Autrement dit, l’argument des organisateurs est : traiter temporairement différemment un groupe peut justement avoir pour objectif de compenser une situation de désavantage.

Mais les critiques posent une vraie question

Les opposants à cette initiative partent d’un raisonnement complètement différent.

Pour eux, une piscine financée ou soutenue par des fonds publics et présentée comme un « Volksbad », c’est-à-dire littéralement un « bain du peuple », devrait être accessible à tout le monde sur une base identique.

Certains responsables politiques ont donc estimé qu’organiser un événement auquel seules les personnes noires pouvaient participer revenait à instaurer une discrimination fondée sur la couleur de peau.

La polémique a notamment été relayée par des responsables de l’AfD et d’autres personnalités politiques. Certains ont utilisé des comparaisons extrêmement fortes, tandis que la Volksbühne a défendu l’objectif antiraciste de l’événement.

C’est donc une question qui dépasse largement la natation.

Peut-on lutter contre une discrimination en mettant temporairement en place une différence de traitement ?

C’est probablement la vraie question derrière cette affaire.

Que dit le droit allemand ?

Le sujet devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde le cadre juridique.

Le droit allemand reconnaît effectivement le principe des « mesures positives ».

L’article 5 de l’Allgemeines Gleichbehandlungsgesetz (AGG) prévoit qu’une différence de traitement peut être autorisée lorsqu’elle constitue une mesure appropriée et proportionnée destinée à empêcher ou compenser des désavantages existants liés à un motif de discrimination.

Et Berlin possède en plus son propre Landesantidiskriminierungsgesetz (LADG).

Le gouvernement de Berlin explique lui-même que toutes les différences de traitement ne constituent pas automatiquement une discrimination illégale. Une différence peut être justifiée lorsqu’elle repose sur une raison objective suffisante et respecte le principe de proportionnalité.

Le LADG prévoit également explicitement la possibilité de mettre en place des mesures positives pour empêcher ou compenser les désavantages subis par des personnes structurellement défavorisées.

Cela ne signifie cependant pas que n’importe quelle exclusion fondée sur la couleur de peau serait automatiquement légale.

La mesure doit notamment poursuivre un objectif légitime et être appropriée et proportionnée. L’application concrète du droit dépend donc des circonstances précises.

Le précédent existe même pour les piscines

Un élément intéressant est que l’Antidiskriminierungsstelle des Bundes, l’autorité fédérale allemande chargée des questions de discrimination, cite elle-même parmi les exemples possibles de mesures positives des créneaux spécifiques dans des piscines.

Mais elle précise également que ces mesures doivent respecter des conditions de finalité et de proportionnalité.

Cela permet de comprendre pourquoi la question juridique n’est pas aussi simple que :

« C’est réservé aux Noirs, donc c’est forcément illégal. »

Le droit allemand prévoit justement des mécanismes permettant, dans certaines circonstances, un traitement différencié destiné à compenser des désavantages.

Cela ne règle évidemment pas automatiquement la controverse autour de cet événement précis.

Et puis la situation a complètement dégénéré

Ce qui devait être une après-midi de baignade s’est transformé en véritable polémique politique et médiatique.

Après la diffusion de l’information sur l’événement, les réseaux sociaux et certains médias ont commencé à s’en emparer.

Des accusations de discrimination contre les personnes blanches ont circulé et le ton est rapidement devenu beaucoup plus agressif.

Selon les organisateurs et les responsables de la Volksbühne, la situation a finalement conduit à des menaces et à une inquiétude concernant la sécurité des participants.

EOTO a donc décidé d’annuler l’événement afin de protéger notamment les enfants et les jeunes qui devaient y participer.

Et la Volksbühne a pris une décision encore plus spectaculaire.

La piscine a finalement été fermée

Plutôt que de simplement remplacer le créneau d’EOTO par une séance ouverte au public, la Volksbühne a décidé de fermer complètement la piscine ce jour-là.

La direction a expliqué qu’elle ne pouvait plus garantir l’ambiance sereine et sécurisée nécessaire à l’événement.

Le lendemain, le bassin devait ensuite rouvrir normalement.

Le Volksbad a finalement rouvert après plusieurs jours de fermeture, avec notamment un événement présenté comme un « solidarisches Anbaden », une baignade solidaire.

La polémique n’a donc pas seulement provoqué l’annulation d’une activité : elle a également perturbé le fonctionnement du projet lui-même.

Pourquoi cette histoire est-elle devenue aussi explosive ?

Parce qu’elle touche à plusieurs sujets extrêmement sensibles en Allemagne.

Il y a d’abord la question du racisme et de la manière de lutter contre celui-ci.

Ensuite, il y a la question de l’égalité de traitement : est-il acceptable de réserver temporairement un espace public à une communauté particulière ?

Il y a également une question politique : jusqu’où peut-on aller dans les politiques de discrimination positive ?

Et enfin, il y a la question des réseaux sociaux et de la polarisation politique.

Une information relativement complexe — un créneau associatif de quelques heures dans une piscine temporaire — peut rapidement devenir sur Internet :

« Berlin ouvre une piscine réservée aux Noirs. »

Cette formulation est beaucoup plus spectaculaire, mais elle ne décrit pas toute la réalité du projet.

Une polémique qui révèle surtout deux visions opposées de l’égalité

D’un côté, certains défendent une conception très simple de l’égalité :

mêmes règles pour tout le monde, quelle que soit la couleur de peau.

Selon cette vision, si une piscine est publique, personne ne devrait être exclu en fonction de son origine ou de sa couleur.

De l’autre, les défenseurs des mesures positives considèrent que l’égalité de traitement ne suffit pas toujours lorsque les situations de départ sont différentes.

Selon eux, proposer ponctuellement un espace destiné à une communauté qui subit des discriminations peut justement permettre de créer davantage d’égalité à long terme.

Ces deux positions ne partent donc pas nécessairement du même concept d’égalité.

Et c’est précisément pour cela que le débat est aussi difficile.

Ce qu’il faut retenir

Alors, est-ce que Berlin a construit une piscine réservée aux Noirs ?

Non, pas au sens où une piscine publique serait devenue définitivement inaccessible aux personnes blanches.

Le Volksbad est un projet temporaire, gratuit et normalement ouvert à tous.

En revanche, un créneau de plusieurs heures avait bien été prévu pour EOTO et destiné exclusivement à des personnes noires, notamment des enfants et des jeunes. L’événement devait permettre à cette communauté de profiter du bassin ensemble.

C’est cette initiative qui a déclenché la polémique, avant d’être annulée à la suite de menaces et de préoccupations de sécurité.

La question intéressante n’est donc pas simplement de savoir si « les Noirs ont leur propre piscine à Berlin ».

La vraie question est beaucoup plus complexe :

Une société qui veut lutter contre les discriminations peut-elle, dans certaines circonstances, traiter temporairement différemment certaines communautés pour compenser des désavantages qu’elles subissent ?

Et surtout :

à partir de quel moment une mesure de protection devient-elle elle-même une forme d’exclusion ?

C’est probablement là que se situe le véritable débat autour du Volksbad.

Et toi, tu en penses quoi ?

Est-ce qu’un espace public peut, selon toi, réserver ponctuellement quelques heures à une communauté particulière ?

Est-ce une mesure antiraciste légitime, une forme de discrimination, ou quelque chose entre les deux ?

Le débat mérite probablement mieux que les simples slogans qui ont circulé sur les réseaux sociaux.